L'intrapreneuriat, une question de recherche qui a déjà 30 ans

Depuis quelques mois maintenant, fleurissent les articles de la presse spécialisée consacrés à la question de l’intrapreneuriat, que l’on peut définir comme l’encouragement du développement de postures entrepreneuriales au sein des entreprises.

Entre tentatives de compréhension d’un phénomène « nouveau », exemplification et présentation d’initiatives innovantes, présentation des tendances du moment, explications des raisons du succès de ces pratiques ou de leur impact sur les transformations des modes de management et d’organisation du travail, un phénomène de mode est en train de prendre de l’ampleur, suscitant déjà les premières critiques de la part d’observateurs avertis. Alors, l’intrapreneuriat, un phénomène de mode, vraiment ? Et surtout, un phénomène nouveau ?

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30 ans de recherche sur l’intrapreneuriat

La question ne se pose pas vraiment, en fait. Car la notion d’intrapreneuriat peut être datée de 1976 et attribuée au journaliste, entrepreneur et économiste Norman Macrae pour désigner « les managers qui mettaient sur pied de nouvelles et petites entreprises dans l'enceinte des organisations vieillissantes ». A première vue, rien de nouveau sous le soleil, donc. Et l’examen attentif des publications scientifiques consacrées au sujet ne dit pas autre chose : dès le milieu des années 1980 paraissent les premiers travaux académiques consacrés à l’intrapreneuriat avec, en ligne de mire, le best-seller de Gifford Pinchot, Intrapreneuring: Why You Don’t Have To Leave The Corporation To Become An Entrepreneur (1986). Dans celui-ci, Pinchot pose les fondations de la définition de l’intrapreneur, « un rêveur qui agit ». Pour lui, les intrapreneurs sont les personnes qui assument la responsabilité concrète de mener à bien l'innovation, quelle qu'elle soit, au sein d'une entreprise.

Depuis, de nombreux travaux en psychologie, sciences sociales et sciences de gestion ont fait progresser la compréhension de ce phénomène, à différents niveaux. Au niveau individuel, les travaux des psychologues ont permis de mettre en avant quelques caractéristiques clés des intrapreneurs : ouverture d’esprit, créativité, prise de risque et d’initiative, capacités de négociation, flexibilité, réactivité, etc. Plus récemment, d’autres travaux, issus principalement de la sociologie ou des sciences de gestion, se sont intéressés à la dimension organisationnelle de ces démarches. Les questions adressées sont les suivantes : comment créer les conditions favorables au développement d’une approche entrepreneuriale dans les entreprises ? comment repérer les intrapreneurs potentiels et les accompagner ? comment les traiter, tant en termes de management que de récompenses pour leur prise de risque et d’initiative ?

L’émergence médiatique de l’intrapreneuriat : un effet de mode ?

Autrement dit, la découverte par la presse spécialisée des problématiques liées à l’intrapreneuriat traduit moins l’émergence d’un phénomène nouveau qu’une évolution des questions que se posent les entreprises et que relaient les médias. Il est malgré tout probable que le nombre de programmes d’intrapreneuriat dans les entreprises ait augmenté ces dernières années et qu’ils aient par ailleurs gagné en visibilité, en interne comme en externe. Et c’est ce sur quoi nous devons aujourd’hui nous interroger : pourquoi parle-t-on aujourd’hui plus de l’intrapreneuriat qu’il y a trente, vingt, ou même dix ans ?

Une première réponse serait de dire : parce que c’est à la mode. Mais en soi, on ne répond pas à la question posée et on s’interdit donc de comprendre pourquoi cette question est aujourd’hui « à la mode ». Il faut donc chercher plus loin, et notamment dans l’évolution des marchés et des relations de concurrence qui s’y jouent. Dans de nombreux secteurs, et en particulier dans ceux des technologies de pointe, les entreprises doivent redoubler de capacités d’innovation pour continuer à évoluer, voire simplement ne pas disparaître. Et les rachats de start-ups concurrentes, comme celui de Youtube ou Waze par Google, sont des solutions coûteuses et pas à la portée de toutes. Car c’est à partir de là que peut se comprendre l’intérêt renouvelé des entreprises, des médias et des chercheurs pour l’intrapreneuriat : les besoins redoublés d’innovation à moindre coût.

L’intrapreneuriat, une réponse à l’évolution du contexte stratégique des entreprises

En effet, l’intrapreneuriat vise à susciter et capter les initiatives créatives des salariés répondant aux orientations stratégiques de l’entreprise : développement de nouveaux produits, de nouveaux marchés, de nouvelles technologies, voire de nouveaux process internes (RH, gestion, etc.). En d’autres termes, ces démarches cherchent à ramener au cœur de l’entreprise la démarche entrepreneuriale qui, du fait de la bureaucratisation inhérente à toute organisation complexe, tend à s’estomper, voire à être freinée. L’objectif étant de trouver de nouveaux leviers de croissance, de réduire les délais entre conception et mise en marché et de rompre avec les formes traditionnelles de management de l’innovation qui privilégient des formes de continuité organisationnelle, plutôt que des continuités humaines. Ces sujets sont aujourd’hui au cœur des interrogations des entreprises ayant mis en œuvre ou souhaitant le faire des dispositifs d’intrapreneuriat.

Pour toutes ces raisons, la collusion entre agendas de recherche et agendas médiatiques semble tout, sauf une coïncidence. L’intrapreneuriat correspond en effet à autre chose qu’un effet de mode, mais traduit bien une évolution profonde des impératifs auxquels sont aujourd’hui confrontées les entreprises, en premier lieu la nécessité d’accélérer les processus d’innovation. Raison pour laquelle l’intérêt pour l’intrapreneuriat nous apparaît comme une opportunité de renouveler les questions de recherche consacrées à ce sujet, en les rapprochant des interrogations des entreprises pour les accompagner dans leurs stratégies.

C’est toute l’ambition de notre prochaine Recherche Collaborative sur les pratiques intrapreneuriales. Plus d’infos

Pierre Naves