Du corporate hacking à l'intrapreneuriat : une affaire d'organisation(s) ?

Comme nous l'évoquions précédemment, l'intrapreneuriat a aujourd'hui le vent en poupe dans les grandes entreprises, au point d'en devenir un véritable enjeu de développement interne. Dans cette perspective, il leur incombe à la fois de repérer les potentiels intrapreneurs et de favoriser le développement d'un esprit entrepreneurial. Si les nombreux guides de bonnes pratiques qui fleurissent actuellement sur la question visent surtout à stimuler le comportement entrepreneurial des individus, selon le principe du Corporate hacking, ils occultent la dimension organisationnelle de l'intrapreneuriat, autrement dit, la question des dispositifs pour déployer, soutenir et pérenniser les initiatives intrapreneuriales au sein des entreprises... En passant ainsi à côté du coeur du sujet.  

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Corporate hacking : le primat de l'individu

Une certaine effervescence agite actuellement les mondes du consulting, en lien avec l’intérêt perçu des grandes entreprises pour les pratiques intrapreneuriales. De même, quelques réseaux de praticiens engagés dans des démarches intrapreneuriales et / ou de corporate hacking commencent à produire des guides de bonnes pratiques pour accompagner ces démarches. Le point commun entre ces approches de consultants et de praticiens est de privilégier une approche individuelle de l’intrapreneuriat, en mode coaching.

Les productions dans cette veine fourmillent de bons conseils pour amener les salariés à progressivement délaisser l’habit de l’employé traditionnel et se parer de ses plus beaux atours d’intrapreneur / corporate hacker. Sont ainsi promues des qualités relationnelles (savoir travailler en réseau), politiques (apprendre à négocier et défendre un projet) et psychologiques (avoir confiance en soi, être ouvert aux critiques, s’investir dans « ce qui compte » vraiment, etc.). Ainsi, les conseils formulés dans ces guides pratiques visent à stimuler le développement de comportements entrepreneuriaux chez les lecteurs et à leur donner les bonnes clés pour le faire.

Ainsi, si l’acte d’entreprendre est souvent une décision individuelle, il convient aussi de motiver les individus à le faire, à se placer dans la peau d’un entrepreneur ou d’un corporate hacker. Mais à se limiter à une approche individuelle de l’intrapreneuriat, ces consultants et praticiens ne passent-ils pas à côté de quelque chose ? Ce quelque chose, c’est la dimension organisationnelle et collective de l’intrapreneuriat. C’est en effet là où la boucle se boucle !

L'intrapreneuriat, une transformation organisationnelle

Si les guides du corporate hacking invitent les individus à hacker la culture d’entreprise pour la faire évoluer vers quelque chose de plus souple, flexible, numérique et proche de l’esprit entrepreneurial caractéristique des start-ups, l’application et la diffusion de leurs préceptes tend inévitablement à engager une transformation organisationnelle.

Pour cela, la bonne volonté d’une somme d’individus plus ou moins organisés, qui est certe nécessaire, ne suffit pas. En effet, ces bonnes volontés s’essouffleraient inexorablement, confrontées à des logiques internes souvent antagonistes. Pour éviter cela, l’organisation doit se saisir collectivement de cette problématique et l’encourager officiellement sans que cette inscription à l’agenda officiel ne se traduise par la dénaturation ou une édulcoration des initiatives entrepreneuriales. Concrètement, un dispositif intrapreneurial ne peut se limiter à un organiser des concours de pitches (même si l’apprentissage du pitch devient aujourd’hui un outil nécessaire pour les apprentis intrapreneurs) !

Autrement dit, ce qui différencie aujourd’hui l’intrapreneuriat du corporate hacking, c’est son inscription organisationnelle. Le corporate hacker agit « contre » l’organisation, ou plutôt contre ses rigidités, ses blocages, etc., et donc à la marge du programme institutionnel de l’entreprise. Si l’intrapreneur doit être en mesure de maîtriser certaines compétences du corporate hacker pour faire avancer ses projets (la capacité à faire avancer son projet jusqu’à un certain point sous le radar de sa hiérarchie directe notamment), il peut aujourd’hui bénéficier de l’appui organisationnel de l’entreprise.

En effet, en vue de pérenniser ces démarches d’innovation interne dans une logique bottom-up, de nombreuses entreprises ont créé des dispositifs et programmes destinés à encourager ces démarches. L’exemple de la règle des 15 % du temps de travail consacré au développement de projets non directement liés à l’activité quotidienne, chez Google ou 3M, est régulièrement mis en avant dans la presse spécialisée. Mais il existe de nombreux autres dispositifs, moins visibles, dans d’autres entreprises, destinés eux aussi à favoriser la créativité individuelle, collective et organisationnelle.

Et c’est un des intérêts de notre recherche collaborative sur l’intrapreneuriat. Avec l’aide de notre chercheur partenaire, Xavier Hollandts, notre équipe de chercheurs-consultants ira à la rencontre d’intrapreneurs pour comprendre leurs motivations et leurs parcours dans l’entreprise, mais aussi et surtout de directeurs des programmes d’intrapreneuriat pour comprendre leurs logiques de construction, les effets recherchés, les problèmes rencontrés dans la durée, etc. Nous avons hâte de vous faire nos premiers retours issus du terrain !