L’intrapreneuriat et les lieux d’innovation : une relation ambigüe

C'était le sujet de notre dernière recherche collaborative : tiers-lieux, espaces de coworking, de corpoworking, incubateurs ou accélérateurs privés / publics / parapublics, fablabs d’entreprise, etc. font désormais partie du paysage de l’innovation, en France et à travers le monde. Dans le cadre de programmes d'intrapreneuriat, de plus en plus nombreuses sont les entreprises qui cherchent à faire de ces lieux des catalyseurs d’innovation et de transformation culturelle. Mais plusieurs questions se posent : qu’en attendre ? et surtout, est-il préférable de créer son propre lieu d’innovation ou d’aller se frotter à des écosystèmes inconnus ? On fait le tour de la question dans ce billet. 

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Quelle valeur attendre d’un lieu d’innovation ?

Premièrement, la valeur et l’impact de ces lieux sont difficilement mesurables par des indicateurs de performance traditionnels reposant sur des métriques quantitatives. En effet, la valeur qui y est produite n’est pas seulement économique : ces lieux produisent également des valeurs culturelles, sociales et symboliques qui sont difficilement mesurables d’un point de vue quantitatif. Deuxièmement, la valeur produite doit être envisagée comme le résultat des relations du lieu à son écosystème territorial. Autrement dit, la valeur d’un lieu d’innovation, quel qu’il soit, tient moins à ses caractéristiques intrinsèques qu’aux communautés qu’il rassemble, fait se rencontrer et échanger autour de leurs projets.

Rapporté à la question de l’intrapreneuriat, cet enseignement ouvre la porte à la question d’intérêt pour les entreprises de détenir leurs propres lieux d’innovation, ou bien d’excuber leurs intrapreneurs dans des lieux d’innovation leur donnant une ouverture sur un écosystème d’entreprises / start-ups desquelles s’inspirer pour fonctionner en mode plus agile et s’affranchir de certaines contraintes organisationnelles (process RH, comptables et juridiques notamment). Et même s’il est dangereux de vouloir apporter à ce genre de questions une réponse définitive sans tenir compte du contexte stratégique et organisationnel des entreprises, on peut voir quelques tendances commencer à se dessiner. Première tentative de bilan des relations des entreprises aux lieux d’innovation.

Excuber pour mettre en situation et « vivre comme une start-up »

Rares sont encore les entreprises à avoir opté pour cette solution radicale. C’est pourtant le cas du programme d’intrapreneuriat du groupe La Poste « 20 projets pour 2020 ». Depuis la fin de la première saison du programme, les salariés intrapreneurs lauréats du concours sont en effet invités à développer leurs projets en dehors de l’écosystème La Poste. Pépinières d’entreprises, espaces de coworking, incubateurs externes sont autant de lieux qui accueillent aujourd’hui les postiers intrapreneurs. L’objectif de ce processus d’excubation ? Sortir les intrapreneurs de leur zone de confort et de leur environnement organisationnel, pour les amener à prendre de la distance avec une culture d’entreprise qui peut parfois scléroser les projets et l’innovation.

Evidemment, ce mouvement de sortie des intrapreneurs de l’entreprise doit s’accompagner d’un véritable processus RH : remplacement du salarié dans la BU qu’il quitte (et garantie pour lui de retrouver un poste dans son domaine), accompagnement du manager, etc. Et les résultats semblent là : les intrapreneurs déclarent être plus agiles dans leur nouvel environnement que s’ils étaient restés dans l’entreprise. Mais cette solution implique également aussi un revers peut-être plus sombre : un sentiment d’isolement, en particulier dans le cas de projets particulièrement disruptifs, un manque d’accès aux ressources internes et des risques liés à la confidentialité des projets dans les phases amont.

Créer son propre tiers-lieu pour protéger ses intrapreneurs et les garder dans le giron de l’entreprise

Le chemin sur lequel s’est engagé La Poste n’est cependant pas le plus fréquenté. La plupart des entreprises sont en effet plus réticentes à l’idée de laisser leurs intrapreneurs « dans la nature ». Plusieurs raisons expliquent ces réticences : crainte de « fuites » des idées (et des collaborateurs !) et de récupérations opportunistes des innovations développées par des concurrents … même si toutes les entreprises engagées dans des démarches intrapreneuriales sont d’accord pour reconnaître que l’ouverture sur l’extérieur est un facteur permettant d’accélérer l’innovation. 

Mais cette volonté de garder ses intrapreneurs dans l’entreprise n’interdit pas malgré tout une ouverture et une sortie de son environnement de travail habituel. C’est d’ailleurs la solution retenue par la plupart des grandes entreprises ayant mis en œuvre leurs programmes d’intrapreneuriat. Mais la question demeure : quels lieux inventer pour innover ? L’i-Lab d’Air Liquide, le Lab et la Fabrique de Pôle Emploi, l’Intrapreneurs Studio d’Orange, le Square chez Renault, le Plateau de la Société Générale sur le site des Dunes à Val-de-Fontenay, autant d’exemples de lieux spécifiques destinés à favoriser l’innovation interne. La plupart de ces espaces, comme le Plateau ou le Square, sont explicitement ouverts aux start-ups internes et externes, tandis que la plupart des autres espaces demeurent exclusivement des laboratoires d’innovation interne.

Ouvrir son tiers-lieu d’innovation ou le conserver fermé aux acteurs externes, chaque stratégie a ses avantages et inconvénients. D’un côté, l’ouverture permet de faire rentrer directement dans les lieux de l’entreprise des modes de travail et des cultures qui peuvent ainsi diffuser plus facilement dans l’entreprise. De l’autre, ne pas s’ouvrir à l’externe permet de mieux maîtriser les risques de fuite, mais limite en même temps les possibilités en termes de fertilisation croisée entre l’entreprise et son environnement.

Évidemment, ce n’est pas à nous de trancher cette question, mais adresser la question de cette manière permet d’expliciter l’intérêt que peuvent trouver les entreprises à utiliser des tiers-lieux d’innovation ou de créer les leurs, qu’elles peuvent ou non ouvrir à des acteurs externes, dans le cadre de démarches d'intrapreneuriat.